
Gaza
Par Mariam Khateeb
La guerre ne peut pas s’humaniser, elle peut seulement être abolie, a dit Albert Einstein. Et toutes les guerres, avec ou sans prétexte religieux, avec ou sans expansion territoriale, ont pour objectif une expansion économique.
Ceux qui les mènent, bien sûr, n’ont que faire des atrocités commises ou subies. Comment, alors, résister à la déshumanisation ? L’Unità, journal fondé par Gramsci, publie à ce sujet une lettre de Mariam Khateeb, étudiante et écrivaine palestinienne, qui est passée de l’enfer de Gaza à la précarité d’un camp de réfugiés en Égypte.
« La guerre s’insinue dans le corps comme une maladie et n’en repart plus. Le corps à Gaza, est une carte discontinue. Il apprend vite à se contracter, à occuper moins d’espace, à rester vigilant, à réprimer désir, faim et saignements. L’évacuation de la population, publique par nature, détruit la vie privée, tandis que la peur permanente use le système nerveux. Les femmes qui autrefois protégeaient leur pudeur se changent maintenant devant des inconnus. Les jeunes filles cessent de parler de leur cycle menstruel. La dignité devient une charge que personne ne peut s’autoriser. Tel est le paradoxe quand on survit : le corps privé de sécurité devient l’outil de résistance. Les femmes font bouillir les lentilles à la lueur d’une bougie, rassurent les enfants dans les sous-sols, bercent les mourants. Loin d’être passifs, ces actes sont des actes radicaux. Avoir ses règles, être enceinte, donner à manger, apporter une consolation - au milieu des destructions - revient à donner la primauté à la vie.
Je ne me lasse pas d’évoquer, encore et encore, l’image de ma mère pendant la guerre. Le dos courbé au-dessus d’une casserole, les mains tremblantes, le regard scrutant le plafond au moindre bruit. Elle ne mangeait pas tant que tout le monde n’avait pas mangé. Elle ne dormait pas tant que les enfants ne dormaient pas. Son corps était un rempart contre la guerre et pour la maternité en même temps. Je me rends compte maintenant combien était politique sa fatigue, comment son travail, comme celui de bien d’autres femmes palestiniennes, défiait la logique de l’anéantissement. Pas de tente pour protéger le corps à Gaza. Aucun espace sûr qui permettrait au corps féminin de se déployer en toute sécurité.
La guerre nous dépouille, non seulement de nos maisons et de nos biens, mais aussi des rituels qui nous rendent humaines : faire sa toilette, avoir ses règles, faire son deuil en privé. Mais même sans protection, nos corps résistent. Ils se souviennent. Ils résistent. Peut-être même, dans leur vacillante persévérance, parmi toutes les histoires, écrivent-ils la plus vraie. »
TRADUCTION DE LA LETTRE PAR MARTINE GIRAUD
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