Le respect pour la dignité humaine ne se mérite pas, il est une donnée préalable."

Tzvetan Todorov Linguiste

La Bourse

(6e partie) Mémoire ouvrière

dimanche 16 avril 2006 , 2779 : visites , par Jean Lefevre

La Bourse Mémoire ouvrière

Ce témoignage de Lucien Desfêtes, ancien bonnetier de chez Ventex, nous éclaire sur le sentiment fort que ressentent les militants syndicalistes à l’annonce de la disparition de "leur" Bourse du travail. Il fait revivre dans ces quelques lignes la mémoire de quelques militants ouvriers qui animèrent la vie syndicale auboise. J.L. La question d’Anna Zajac ( [1]) : "que va-t-il rester de la mémoire ouvrière" m’a incité à me remémorer ce qui restait dans la mienne après quarante années en ces lieux.
- La Bourse était-elle notre résidence principale ou secondaire, "comme s’est plu à le déclarer Marcel Renaud au cours d’un "au revoir" au moment de son départ en octobre 2001 (1986-2001)".
- Il était bon de revenir sur l’historique de ce bâtiment destiné au commerce, bon d’évoquer les sentiments des observateurs du moment, bon de rechercher les noms et actions de celles et ceux qui l’ont animée avant guerre entre1905 et 1945, mais pour la génération présente (plus de soixante ans après la fin des hostilités) mis à part quelques amoureux de l’histoire, peu lui chaud de connaître en détail qui a fait quoi à cette époque. Il importe peu au Saint Père de savoir qui a bâti son église. L’essentiel pour lui est de l’emplir pour sauver sa foi. La mémoire ouvrière ! Anna a eu bien du mérite de poser la question Il eut été souhaitable de mobiliser les foules pour "sauver la boutique" mais à force de coups reçus, elle s’est vidée de ses forces vives. Elle va succomber sans combattre, sans connaître les dignes obsèques qu’ont "connus" les cercueils et cérémonies de Maurice Romagon et Edouard Boigegrain en 1945, Lucien Planson en 1947. Les articles de La Dépêche de l’Aube sonnent comme le cor de Roland à Roncevaux.
- Pour la mémoire ouvrière, il aurait fallu des livres écrits en leur temps. Des livres pour que les générations futures sachent que rien n’a jamais été acquis sans luttes, que tout est gagné, tout est à défendre et donc, désormais, une Bourse du Travail digne de ce nom et non un bureau des pleurs ou un monument.
- Pour ce qui me concerne, la Bourse du Travail a été la maison froide que cite la Dépêche, mais si chaude en son sein, qu’à tout moment, avec ou sans raison, on venait y puiser le sourire d’une autre vie. Combien de camarades passaient le soir après le travail pour échanger quelques mots, trouver un peu de chaleur, rencontrer un ami, un camarade, un élu dont le renseignement était utile, pour apporter sa contribution, son savoir, pour apprendre, pour parler de sa boîte, de ses problèmes, de ses résultats... La Bourse était une ruche en perpétuel mouvement avec ses rencontres, ses réunions, ses congrès, "ma maîtresse" dira Marcel Renaud.
- Cela, Monsieur le Ministre Maire ne l’écrira nulle part dans le temple du Veau d’Or et pourtant, la mémoire ouvrière, c’était ça, c’était Adrien, Marcel, Lucien et les autres, Robert, Gaston, Fan-Fan, Maurice, René, Marcel, Germaine, Sylviane, Josy, Chantal, Lise et tant d’autres venant, passant, pour qui, pour quoi, pour donner un peu, beaucoup d’eux-mêmes, pour la bonne cause, pour servir, pas pour se servir et souvent avec les risques que ça comportait et comporte encore. Alors, pêle-mêle des visages me reviennent :
- Du textile : Mrs et Mmes Brunet, Guignard, Chapuzet, Damiano, J. Coutelas, Lise Calas, Chantal, Josy, Jean Guigner, Canziani, J.Claude Faure, Bezanger, René Clivot, Andrée Genevois, Christian Larose, Mellet, Germain Bidault, Roger BlanchonRobert Afoufa qui comme C. Larose ne retrouva jamais de travail et qui mourut solitaire, logé dans un local syndical à la Bourse qu’il ne quittait plus. Sans parler de E. Viot qu’on retrouva pendu dans son logement faubourg Croncels...
- Du bâtiment : tels les Gaston Portet, Bailly, Meunier, Rancher...
- Des métaux : Zimberlin, Stéphan, R. Clavier, Y. Huschwerlin, Caublot de Vendeuvre, Naudin, Mocquery, Chamarande, Debure, Delabruyère, Jean Torelli, Petiot de Bar-sur-Aube, Marcel Renaud qui succéda à René en 1986. Ceux qui m’impressionnaient le plus en qualité d’orateurs et en matière d’organisation étaient les cheminots, qui comme les camarades des P.T.T. faisaient un peu bande à part dans l’U.D. étant en liaison directe avec leur fédération nationale.
- Mais comment parler des cheminots sans évoquer le souvenir des : Chapoutot, Méligne, Melka, Jacky Joffroy, Jack Granmont, "Le Rougeaud", Petitjean, Vigeannel, qui a un stade à son nom en haut de la rue de Preize.
- Les employés, cadres de banques, service des impôts, les camarades Louis Grélier, Collinet, Roger Venard, G. Boclet
- Les communaux tels : Pierrot Jeanny, Armande Desjardin, Janine Kauffmann, Maurice Toussaint et Pierrot Séné qui peut encore témoigner. Mais aussi, Yvonne Valence de Romilly et Robert Triché pour la sécurité sociale, Roland Leloup pour l’Education nationale, G. Delabruyère, René Maitre, Gilles Touratier pour les PTT, Nicolas Pointu et Debert pour Bolloré, Robert Pinet ou Gaston Pierson qui rêvait d’une Bourse du Travail où l’on pourrait "nous aussi, recevoir comme il faut les patrons". Ils étaient d’E.D.F. avec Renaud, trésorier du syndicat et Lucien Dumont.
- Ma mémoire ouvrière, c’était l’abnégation totale des camarades pour se consacrer aux autres. Je me garderais bien de m’immiscer dans la vie de René avec qui j’ai milité trente deux années, mais je me dois de dire toute l’admiration que j’ai pour sa femme et sa famille qui ont dû supporter son dévouement sans gémir, et ça, Monsieur le maire ne l’écrira nulle part même s’il prétend "comme Anna Zajac, être politiquement attaché à la mémoire de ce bâtiment".
- Il faudrait pour le moins, comme au fronton du Palais de Chaillot, y inscrire une épitaphe sur chaque pilier à la mémoire "des copains".

Lucien Desfêtes

P.-S.

La Dépêche de l’Aube N864

Notes

[1Conseillère Municipale de Troyes

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