“Ils n’ont pas senti la souffrance : ils ont créé le chaos, ils ont laissé tout rafler à ceux qui étaient les plus forts économiquement. Antonio GRAMSCI.

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La Bourse du Travail

jeudi 23 mars 2006 , 2620 : visites , par Jean Lefevre

Nous avons déjà parlé ici de l’histoire de la Bourse du Travail de Troyes et sollicité des témoignages. Ceux-ci nous arrivent enrobés d’une bonne dose de crainte de voir ce lieu sacrifié sur l’autel du veau d’or. Ce bâtiment n’a jamais été vanté pour ses qualités architecturales d’autant plus que les municipalités précédentes l’ont totalement délaissé, mais c’est sa mémoire qu’il nous faut conserver. Laide : "Ce n’est pas un monument, mais son utilité et la vulgarité de ses destinations l’en dispensent", écrivait A.Aufauvre en 1860, plus de 20 ans après sa construction (1836). V.Hugo avait déjà condamné l’esthétique de la Halle de la bonneterie en 1839 : "Une grande vilaine halle au blé, toute blanche, dans le chétif goût officiel d’à présent. " Faut-il ajouter que la Bourse n’a jamais connu ni transformation, ni réparations, ni aménagement malgré un vaste espace disponible. Combative : "Froide l’hiver, tiède l’été, combien de fois a t-elle connu, les grandes chaleurs lors des manifestations qui ne pouvaient être contenues dans le seul bâtiment de la Bourse... " explique René Jourdheuille. ( [1]) Effectivement ce que la mémoire troyenne doit conserver c’est son histoire intérieure. Le seul coeur qui ait battu en ce lieu c’est celui du monde ouvrier. La vraie vie fut celle de la lutte syndicale. Le seul sang qui ait coulé (parfois du vrai sang rouge d’ouvrier), c’est le sang des revendications. Ajoutons aussi une vie culturelle intense bien que les salles utilisées ne soient pas adaptées à ces activités. Festive : La Bourse, surtout depuis 1945 a connu les bals populaires nous raconte Lucien Desfêtes. Les Swing-Partners et leur chanteuse Micheline Viratelle, l’orchestre des Francs-Tireurs (souvenir de la Résistance) avec Jeanny et Bizzari, celui d’Edmond Lepont. On chante Fleur de Paris et Lily Bye Bye. On danse Caminito, car le tango refait surface. Tous les accordéonistes sont sacrés "rois du musette" Jean Courtois, Bobby Blondin, Blandino, Caporini, Joë Rossi etc. Autres artistes locaux, les ballets ukrainiens initiés par Ostap Kuzma, Résistant, et ses parents, tailleurs rue des 3 Ormes ; Jack Marlys et sa troupe, Myl Myl, le roi des gosses. On projetait des films à la gloire de l’armée Rouge. La salle évidemment était comble : Zoïa, Camarade P., le Député de la Baltique... Syndicale :"Le 8 juillet 1945, dit Lucien Desfêtes, l’U.D.CGT qui avait tenu son dernier congrès le 14 mai 1939 tint le premier d’après la Libération. C’était le congrès de l’unité retrouvée pour la remise en route du pays et la mise en place des dispositions du C.NR. ( [2]) : nationalisations et Sécurité sociale. L’objectif de la CGT était de gagner la bataille de la production, de l’énergie, des transports et du charbon." Le gouvernement provisoire du Gal De Gaulle comprenait 5 ministres communistes ( [3]) à qui l’on doit (est-il nécessaire de le rappeler !) la Sécurité sociale, le vote des femmes, les nationalisations et les droits syndicaux etc. "La Bourse du travail vivait à pleins poumons avec Adrien Gennevois, secrétaire général. Marcel Mathieu et Lucien Planson étaient secrétaires du textile, Théo Cladt, trésorier et la secrétaire, l’adorable Germaine Moreau, résistante de la première heure." ajoute Lucien. La vie syndicale était intense puisqu’en dehors des grands syndicats du textile ou de la métallurgie, on trouvait aussi ceux du papier carton (chez Bolloré), des tuileries (St Parres les Vaudes ou Mesnil St Père). Même les bûcherons, les tréfileurs, les ouvriers agricoles avaient leur syndicat CGT. Tous réclamaient le pain, le beurre, la viande, le minimum vital, la suppression des abattements de zone et d’âge. Pas besoin de dire que la Bourse respirait à pleins poumons. Les syndicalistes étaient respectés et le Préfet, M. Petitbon, répondait aux invitations d’autant mieux que le maire Fernand Giroux était communiste ( [4]). Une date mémorable, celle du gala artistique au profit des vieux travailleurs le 28 janvier 1946, organisé par le P.C.F. Une autre celle de l’enterrement de Lucien Planson, tué le 27 avril 1947 dans des circonstances non élucidées. Le cercueil de ce grand dirigeant du textile fut exposé sous le hall de la Bourse puis accompagné par des milliers de personnes et par l’Harmonie syndicale, groupe musical, initié par Adrien "qui y tenait comme à la prunelle de ses yeux." Politique : La Bourse sans meetings ne serait pas la Bourse. Je crois que tous les grands ténors politiques s’y sont affrontés. Un des plus célèbres d’après guerre fut le débat Raymond Guyot, communiste André Mutter, RPF qui était un débatteur aussi coriace que René Plard avant-guerre. (Voir à ce sujet le livre de Denis Coton). (À suivre).

P.-S.

La Dépêche de l’Aube N861

Notes

[1Discours du 15 juin 1985. Journées Portes ouvertes. René fut secrétaire départemental de la CGT de 1950 1986

[2Conseil National de la Résistance.

[3Maurice Thorez (statut de la Fonction Publique), Ambroise Croizat (Sécurité sociale), Fernand Grenier (vote des femmes), Marcel Paul (EDF-GDF), Charles Tillon (aéronautique), François Billoux. Joliot-Curie crée le Commissariat à l’énergie atomique

[4Nommé en 1944 par le Préfet, il est élu maire le 18 mai 45 jusqu’au 26 octobre 47

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