J’aime encore mieux être moi-même dans toute ma misère que d’être aucun de ces gens-là dans toute leur prospérité.” J J ROUSSEAU

.En AVIGNON

jeudi 10 août 2006 , 2482 : visites , par Jean Lefevre

De notre correspondant Jean Lefèvre.

LES BISCUITS ROSES De Franz Bartelt, par la Strada ( [1])

On vous fait rouler pendant 700 Km, on vous pousse sur les gradins pauvres de la "Caserne des pompiers" entre Nathalie Dahm et Jean Jacques Milteau, on éteint la lumière, on s’attend au pire. Deux types apparaissent, deux pauvres types, limite SDF, surtout par le contenu, ni queue ni tête le contenu. Ils parlent de nouilles creuses dont le vide remonte au cerveau, de tableau dans lequel le recul pour le regarder est plus important que l’œuvre elle-même, d’œil qu’il faut fermer pour l’économiser pendant que l’autre fait le boulot de voir, d’oraison funèbre déraisonnable dans laquelle Alexandre le Grand, Aragon et Aristophane doivent être jetés aux oubliettes, et bien sûr de Biscuits roses qu’une fille saupoudre de sucre glace à Reims après avoir saupoudré le grain aux poules. Reconversion réussie, une vraie promotion sociale dont devraient tenir compte nos élus.

Rien que du superfétatoire, rien qui n’apporte de solution aux problèmes du chômage ni ne résout la guerre au Liban, on dirait.

Pourtant, derrière moi, une femme se met à glousser. Je compatis. Ma sympathie me perdra. Je ris aussi. Une petite humanité pouffante se met en branle. La salle s’agite et s’émeut. Ces deux zozos, deux acteurs, deux personnages à géométrie variable, nous entraînent dans un tourbillon métaphysique, distancié, absurde, quoique. Le premier, c’est François Cancelli, alias Aout ou Marsel ou Passipi, un peu guindé, parlant sobre, un tantinet poseur, qui continue à gloser pour ramener le monde aux vérités premières. L’autre, Jean Luc Debatisse, alias Paskal, Loque ou Deboput, poivrot sans doute, SDF de luxe pour la tchache en tout cas, grand inventeur d’irréalités sérieuses et concassées. Car l’auteur, Franz Bartelt se plaît à moudre les histoires du monde dans son moulin à paroles grenues et saugrenues, à circuler dans le paradis du songe et du mensonge avec une abondance, une vélocité, une précision, une énergie doucereuse et un calme tonitruant.

Prenons l’exemple d’une discussion passionnée entre X et Y sur le racisme. Quel est le raciste, celui qui veut que tous les hommes soient semblables, identiques, sans différence ou celui qui les voit tels qu’ils sont, petits, grands, noirs ou blancs ? Le premier est un père fondateur du rêve égalitaire qui traite l’autre de raciste et le second un réaliste qui critique une attitude idéaliste qui se révèle finalement raciste. Belle leçon pour les enragés de toutes religions.

Ces Biscuits roses en Avignon ont fait fureur et l’on peut remercier les deux magnifiques acteurs, la mise en scène de C.Toussaint et le décor de W.Noblet qui joignent l’utile au frugal et à la précision pour porter ces dialogues surréalistes. Des refrains loufoques qui deviendront des comptines ponctuent quelques scènes avec une joviale franchise. Tout cela est parfaitement bête et sublime, mélancolique et jovial, inutile et indispensable. Franz BARTELT Si vous ne connaissez pas Franz Bartelt, courez voler un de ses romans ( [2]) chez un libraire dans son arrière-salle. Ils y sont souvent à y attendre la foule insaisissable et vous contribuerez ainsi à leur disparition programmée par la grande culture de masse que fabriquent les industries à des fins mercantiles et au prix d’un véritable laminage de la diversité culturelle.

Bartelt, lui, a encore une petite musique originale à composer. Elle sourd entre les pierres cosmopolites des Ardennes belges ou françaises. Cet auteur universel car il est ardennais, joue comme au foot avec la balle et le grain des mots. Il distille un humour original qui survole, qui distance, qui regarde les gens avec insolence et bonhomie et qui a des yeux d’enfant et des visions de poète,. C’est je crois ce qu’on appelle fraternité. Il y a du Dimey, du Queneau, du Marcel Aymé, du Michaux, du Gourio, du Devos dans cette prose légère, logique et surréaliste. Il y a surtout du Bartelt, grand écrivain pas encore sur le pavois, mais ça vient.

P.-S.

La Dépêche de l’Aube N881

Notes

[1Cie La Strada, Troyes, 1 bis du Mal de Lattre, en résidence à Revin (08). Mise en scène Catherine Toussaint.

[2Sept romans, un livre de nouvelles couronné par le Goncourt, un recueil très beau " Les marcheurs " qui est une chronique de son terroir et de nombreux textes non encore publiés dont quelques pièces de théâtre.

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